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LAFFAIRE DŽEM ET MOI, ANNE COMNÈNE DE VERA MUTAFČIEVA: DE LHISTOIRE-HÉROS À LHISTOIRE-PRÉTEXTE

Marie Vrinat-Nikolov

web

Vera Mutafčieva est une écrivaine ¾ doublée dune historienne spécialiste du monde musulman ¾ très connue et estimée dans son pays. Elle est lauteur dun grand nombre de romans, pour la majorité des romans historiques. Pourquoi avoir choisi plus particulièrement LAffaire Džem et Moi, Anne Comnène? Ce sont deux oeuvres qui jalonnent le parcours créateur de cet écrivain et ferment une boucle: LAffaire Džem nest pas le premier roman de Vera Mutafčieva mais cest le premier écrit dans une narration résolument moderne; paru en 1966, cest, à mon sens, la première œuvre bulgare, dans le domaine de la prose romanesque, qui coupe véritablement avec le réalisme socialiste, seule méthode de création reconnue dans la Bulgarie de lépoque, malgré le dégel. A lautre bout de la chaîne, Moi, Anne Comnène nest pas le dernier livre de cet auteur mais sa dernière oeuvre de fiction, mûrie à lépoque communiste et parue après la chute du régime, en 1991.

Beaucoup de points communs les unissent: un jeu omniprésent avec l Histoire dont les frontières sont abolies grâce à un dialogue permanent entre passé et présent, morts et vivants; une narration polyphonique, une temporalité non linéaire, et le fait que ces deux œuvres acquièrent un sens particulièrement aigu par rapport au contexte dans lequel elles paraissent.

Mais ce sont aussi deux romans très différents: avec le premier, cest surtout une méditation sur lHistoire, sur les rapports entre lindividu et lHistoire que livre Vera Mutafčieva historienne. LHistoire est si présente, si prégnante dans le discours de tous les narrateurs (elle est même à la place du juge dans le tribunal de lHistoire mis en scène dans lœuvre) quelle a presque un statut de héros. Dans le second, livre le plus féminin qui ait encore jamais étéécrit en Bulgarie (cest en effet un roman écrit par une femme, narré par des femmes, dont les héroïnes principales sont des femmes), cest plutôt la réflexion dune femme ayant beaucoup vécu qui transparaît: réflexion sur le pouvoir, sur la tentation quil exerce sur les intellectuels, sur la création et le rôle de lintellectuel dans la société, réflexion sur la maternité, léducation, lamour conjugal, etc.

Jalonnant un parcours emblématique, celui dun écrivain bulgare bien particulier, nous verrons que ces deux œuvres jalonnent aussi, en quelque sorte, les vicissitudes, pour ne pas dire les avatars, du réalisme socialiste en Bulgarie.

 

LAffaire Džem ou lHistoire-héros

Cest en 1966 que sort pour la première fois LAffaire Džem, cest à dire environ dix ans après le dégel.

Revenons un peu en arrière: depuis linstauration du régime communiste en Bulgarie, après lentrée triomphale et libératrice de larmée soviétique le 9 septembre 1944, les maisons déditions et les revues littéraires qui existaient avant sont peu à peu fermées, dautres souvrent et se créent sous le contrôle très étroit du Parti communiste qui imprime la ligne idéologique que doivent observer les écrivains soumis à une auto-censure puissante, craignant dêtre liquidés comme le furent plusieurs de leurs collègues, envoyés dans un camp de travail (ce fut le cas de Dimităr Talev), déportés en province ou, au mieux, blâmés, humiliés, critiqués (comme lécrivain Dimităr Dimov en 1952 pour son roman Tabac) et relégués hors de la vie littéraire et culturelle du pays. LUnion des Ecrivains, créée en 1913 et fonctionnant avant la guerre comme une organisation syndicale indépendante, est entièrement placée sous lautorité du Parti communiste. Tout comme en Union soviétique, le modèle que suit de manière exemplaire et docile la Bulgarie nouvelle, une seule méthode créatrice est reconnue et imposée: le réalisme socialiste.

Un parcours rapide des archives de Literaturen Front (le Front littéraire), organe officiel de lUnion des Ecrivains de 1944 à 1990, permet de mieux cerner ce que fut le réalisme socialiste en Bulgarie. Il ressort manifestement à quel point ce fut une doctrine pauvre du point de vue du contenu esthétique, qui exista principalement par la fonction exemplaire et éducatrice quon lui assignait1. Les maîtres mots de la période sont: réalisme, Parti, lutte contre la décadence occidentale et lesprit bourgeois, donner lexemple, refléter la vie et lon ne cesse de fustiger le modernisme assimilé à labstractionnisme, la décadence, linfluence bourgeoise et le révisionnisme. On est frappé par labondance de futurs et de modalités de devoir (il faut que la littérature...; la littérature sera...).

Ainsi, dans un article paru dans le numéro du 15 novembre 1947, le critique Ivan Ruž sexprime sur la qualité artistique dune œuvre littéraire et sur les postulats du réalisme socialiste: Pour se faire, il est indispensable que lauteur dune œuvre soit près de la réalité, quil entretienne des contacts étroits avec elle, quil connaisse la vraie vie, la vraie société, quil apprenne à connaître ce qui caractérise principalement les contradictions et les luttes sociales (les forces motrices) qui remplissent lhistoire humaine depuis les temps les plus reculés: luttes entre hommes libres et esclaves, luttes entre suzerains et serfs (au Moyen Age), entre capitalistes et exploités (sous le capitalisme), quil reflète la fin inéluctable des classes exploitantes..."

Mais cest au philosophe Todor Pavlov que lon doit la définition la plus édifiante et la plus tautologique: "Lart, aujourdhui, eu égard aux conditions et aux tâches qui sont les nôtres, est et doit être profondément et jusquau bout un art de classe et de Parti ou, plus exactement, socialiste-réaliste, cest à dire pas seulement réaliste mais aussi socialiste, et pas seulement socialiste mais aussi réaliste."2

Il faut reconnaître que du fait de son parcours propre, la tradition romanesque bulgare est très empreinte de réalisme, ce qui a peut-être permis au réalisme socialiste de simplanter plus facilement en Bulgarie, mais ce serait là lobjet dune autre étude.

A la faveur du dégel, un peu avant 1956, la culture bulgare amorce un nouveau tournant. Une période despoirs et de débats souvre, marquée, schématiquement, par un bilan douloureux au sein du Parti, une révision des valeurs et des événements, un choc entre dogmatiques conservateurs et jeunes réformateurs. Jusquen 56, il ny avait quun journal littéraire, Literaturen Front, quune seule revue, Septemvri (Septembre); en 1957 sont autorisées quatre autres publications, Plamăk (Flamme), literaturna misăl (Pensée littéraire), Rodna reč (Langue maternelle), Narodna Kultura Culture populaire. Cest le moment où Soljenitsyne est traduit et publié pour la première fois (Une journée dIvan Denissovitch), où des écrivains critiques osent sexprimer. Malgré ce que lon appelle une période de stagnation, la littérature bulgare souvre sur le monde dans les années 60, notammentgrâce au travail de traducteurs qui tentent de faire sortir la Bulgarie de son isolement culturel: ils font connaître au public des auteurs français, anglais, exercent une influence sur les genres et la stylistique bulgares. Dans un documentaire qui lui est consacré3, lécrivain Jordan Radičkov, autre grand novateur de la prose bulgare de cette époque (dans le domaine de la nouvelle et du court récit), qualifie la période des années 60 de "lune de miel de la littérature bulgare", où la censure et la pression exercées par le pouvoir sétaient relâchées.

Cest donc dans ce contexte général que sort LAffaire Džem4, roman si moderne dans sa forme, par rapport à tout ce qui a pu sécrire auparavant ou en même temps, au message si peu orthodoxe que lon se demande avec étonnement (un étonnement encore partagé par son auteur!) comment il a pu voir le jour. Dans une préface à la toute nouvelle réédition5 de ce roman, Vera Mutafčieva relate dailleurs les obstacles rencontrés lors de la première parution: comme cela a souvent été le cas avant 1989, cest grâce à la hardiesse de son rédacteur, Esto Vezenkov, que LAffaire Džem a pu voir le jour. Rejeté (comme tant dautres!) par les très officielles éditions Bălgarski pisatel, le manuscrit est défendu par Esto Vezenkov aux éditions NSOF qui le font paraître. Chose curieuse, les déboires ne vinrent pas de la critique ¾ devenue prudente depuis le scandale littéraire et politique provoqué par le roman Tabac de Dimităr Dimov en 1952/53 ¾ mais des milieux universitaires liés à lhistoire du monde ottoman, dont Vera Mutafčieva faisait partie: tout simplement, le bruit se répandit, parmi ses collègues étrangers (et surtout occidentaux) quelle était lauteur dun plagiat. Quant à la commission chargée de délivrer le prix Dimitrov, honneur insigne accordé à une poignée de créateurs, elle refusa de le lui décerner, en 1967. Tout ce bruit na guère nui à lhistorienne, il na pas empêché non plus le roman de vivre sa vie et dêtre, très vite, traduit dans plusieurs langues: en roumain, turc, russe, tchèque, polonais, italien, allemand et même en français6.

A mon sens, cest le premier roman vraiment moderne qui sort en Bulgarie après 19447.

A une époque où le choix dun sujet passé et non contemporain nétait encouragé que sil exaltait les valeurs patriotiques bulgares, les prétendues luttes de classes entre serfs et seigneurs, prolétaires et capitalistes, les luttes de libération nationale contre la domination ottomane (où lon noircissait à dessein limage de lottoman assimilé à un barbare inculte et assoiffé de sang chrétien), et où il fallait exalter les vertus des héros positifs (cest à dire ouvriers, communistes, partisans), lintrigue de LAffaire Džem était vraiment peu orthodoxe: à la mort du sultan Mehmet II le Conquérant, en 1481, le pouvoir échoit normalement à son fils aîné, Bayazid, nommé sultan sous le nom de Bayazid II. Le second fils du défunt sultan, le prince Djem, poussé par les spahis et par son entourage, tout à la fois érudit, fin lettré et bon militaire, conteste ce pouvoir et propose à son frère un partage de lEmpire. Celui-ci refuse et commence alors une lutte sans merci entre les deux hommes. Cest alors le début de la longue errance de Djem en exil: ballotté par les différents intérêts politiques des gouvernants de lEurope, otage malgré lui, monnaie déchange entre lOrient et un Occident soucieux den freiner lessor voire de reconquérir Constantinople, il échoue successivement en Syrie, en Egypte, à Rhodes, en France, à Rome où il est retenu par le Pape Innocent VIII, avant dêtre remis au roi Charles VIII de France. Il meurt à Naples, en 1495, dans des circonstances mystérieuses.

Ce qui fait la modernité de ce roman, cest langle narratif choisi et le message nouveau pour lépoque: lœuvre est en effet construite comme un tribunal de lHistoire où viennent témoigner en tant que narrateurs, plus de dix témoins directs de cette affaire: personnages secondaires de lentourage de Džem, tels que le poète et favori Saadi ou sa tante, mais aussi des personnages qui ont laissé leur nom dans lhistoire: Grand vizir Nichandji Mehmet, dAubusson, grand magistère des Chevaliers de Rhodes et bien dautres. On assiste donc à une véritable polyphonie narrative qui permet à chaque narrateur davoir sa propre voix, son propre registre, voir ses tics de langage, comme cest le cas avec la tante de Džem. Remarquons dailleurs que si Džem est le personnage principal du roman, présent dans la bouche de tous les narrateurs, il ne fait pas partie lui-même des narrateurs appelés à témoigner, ce qui lui confère une certaine aura mystérieuse et fascinante.

Cette forme permet une mise en perspective permanente entre le passé et le présent, dans la mesure où ces témoins, morts depuis longtemps, sont dun point de vue narratif des narrateurs omniscients qui livrent au lecteur leur jugement sur lhistoire: leur point de vue (derrière lequel sabrite lauteur) devient contemporain de celui du lecteur (représenté par "vous" et mis en scène comme jury de ce tribunal fictif) et un véritable dialogue sinstaure entre eux, les frontières de lHistoire sont véritablement abolies.

Ainsi, lorsque le grand vizir Nichandji Mehmet découvre le premier la mort du sultan et décide de la camoufler quelques jours pour donner sa chance à Džem car il naime guère Bayazid (p. 19), il sadresse au lecteur en ces termes: "Je suis heureux que lhistoire ait confirmé mon opinion sur Bayazid II, il fut un temps où je nosais pas le déclarer ouvertement. Dailleurs, en ce qui concerne Bayazid, vous le savez mieux que moi, je ne le voyais pas souverain." Plus loin (p. 33): "Voilà ce que javais à dire, pas grand chose. Mais nous étions de petites gens, nous navions rien à voir avec les affaires du Sultan. Maintenant, vous dites que cest sur nous que sest appuyée la grande époque de Mehmet, que Mehmet Khan a ébranlé le monde parce quil a misé sur nous et sur notre bien. Cest sûrement vrai, vous lisez des livres, cest vous qui savez. Mais nous, nous ne le savions pas. Sinon, on aurait certainement terminé autrement."

De même, dAubusson, grand magistère des Chevaliers de Malte (p. 128), se permet même de porter un jugement critique sur les hommes du XXe siècle: "Vous me stupéfiez: pourquoi pensez-vous que cest votre monde contemporain qui est déchiré par des contradictions inconciliables? Pourquoi, malgré son expérience millénaire, lhumanité est-elle encline, chaque jour pris isolément, à croire que ce jour, justement, marque un sommet dans lhistoire de lhumanité? Par exemple, nous estimions (à juste titre, croyais-je alors) notre époque comme "un tournant de l histoire". Vous le savez, le Cinquecento fut une période riche en confrontations, et pas seulement des points de vue. Ce fut lui qui prépara les guerres religieuses de Trente et de Cent ans, lInquisition, la nuit de la Saint-Barthélémy. Et alors? Vous voudriez me convaincre, que votre époque est plus fatale?"

Le sultan dEgypte, Kaïtbaï, sinsurge lui aussi contre lHistoire (p. 69): "Je suis Kaïtbaï, des Mamelouks, sultan dEgypte et de Syrie. Je suppose que vous avez dimportantes raisons pour me déranger. Quant à moi, si je vous réponds, cest pour les motifs suivants: je veux laver la mémoire de Džem des sales allégations de la canaille, du blâme des générations, comme vous dites. Ce nest pas votre affaire de juger nos actes de souverains. Nous ne sommes pas en dehors mais au-dessus des lois du monde.

Moi, Kaïtbaï, je ne suis pas daccord avec le jugement de lHistoire concernant notre souveraine maison, par exemple."

La narration est loin dêtre linéaire: la période embrassée par le roman sétend de 1481 à 1499, cest-à-dire 18 ans. Or, certaines périodes se recoupent et sont donc relatées par des narrateurs différents, dautre part, on assiste à une certaine accélération chronologique: la première partie est relativement lente (elle sétend sur un peu plus dun an), la dernière embrasse quatre années. Dautre part, au cours du roman, des extraits du journal du poète Saadi viennent changer la polyphonie narrative.

Cette stratégie discursive laisse transparaître très nettement le message de lauteur : cest une réflexion sur le sens de lhistoire conçue comme une chaîne ininterrompue entre les êtres humains, où vivants et morts apparaissent solidaires, où les vivants ont le devoir de respecter les morts qui leur ont frayé le chemin et de sintéresser à eux. Le roman est traversé par une interrogation sur la destinée humaine au sein de lhistoire collective et face au tribunal de lhistoire. Enfin, Vera Mutafčieva livre ici la conception personnelle et très nuancée dune historienne spécialiste de lempire ottoman, qui, la première, ose sabstraire de lidéologie dominante partagée par une grande partie de la population (car les cinq siècles de domination ottomane ont engendré des mythes didentité collective qui ont la vie dure), et présenter la culture ottomane dans ses contradictions, sa richesse et sa diversité.

LHistoire est si présente par la composition du roman, puisquelle occupe en quelque sorte la place de juge dans ce Tribunal bien particulier, dans le discours des narrateurs qui se réfèrent constamment à elle (comme on a pu sen convaincre daprès les quelques extraits cités plus haut), dans le message sous-jacent de lauteur, quelle est au centre du roman, et en est même le héros principal.

Bref, nous sommes fort loin "du caractère véridique, historique et concret de la représentation artistique [qui] doit se combiner aux tâches de réorganisation idéologique et déducation des travailleurs dans lesprit du socialisme"8, postulat de base du réalisme socialiste. Vera Mutafčieva venait de jeter les bases dune autre littérature romanesque, véritable et créatrice, qui allait donner naissance à dautres œuvres de valeur, notamment dans le domaine du roman historique9.

 

Moi, Anne Comnène ou lHistoire prétexte

Entre la parution de LAffaire Džem et celle de Moi, Anne Comnène (1991)10, vingt-cinq années se sont écoulées. Le réalisme socialiste, dans les années quatre-vingts, a sensiblement perdu de son poids dans la vie littéraire bulgare, et il disparaît officiellement à la chute du régime communiste, le 10 novembre 1989.

Moi, Anne Comnène est aussi un roman historique, qui tranche sur la production littéraire du tout début de la démocratie, où, dans leuphorie de la liberté de penser, de parler et décrire nouvellement retrouvée, certains écrivains bulgares se sont détournés un instant ou pour toujours des belles lettres, leur préférant une littérature didées (publicistika), voire un poste politique haut placé. Vera Mutafčieva a la sagesse de conserver lindépendance quelle a toujours eue et de demeurer plus en retrait. Ce qui ne lempêche pas de dire ce quelle pense en utilisant larme qui est la sienne: lécriture.

Comme lindique son titre, ce livre est au premier degré lautobiographie romancée dAnne Comnène: cette femme fort érudite fut la fille de lempereur Alexis Comnène qui sempara illégalement du pouvoir après en avoir chassé Nicéphore Botaniatès, avec laide de la jeune femme de ce dernier, Marie dAlanie, qui ladopta pour la circonstance. Anne Comnène, qui manifeste très jeune des dons pour lécriture et un goût prononcé pour les sciences et le savoir en général, fut mariée à Nicéphore Bryenne, excellent stratège mais, si lon en croit le roman, mari maladroit et aux qualités spirituelles inférieures à celles de sa femme. Elle joua un rôle politique non négligeable et eut le tort, à la mort de son père, de vouloir placer sur le trône son mari au détriment de lhéritier légitime, son propre frère Jean. Magnanime, ce dernier se contenta de lenvoyer terminer ses jours dans un monastère, alors quil eût pu, suivant la coutume byzantine, la tuer ou laveugler. Mais si elle a laissé un nom dans lhistoire, en tant que lun des meilleures auteurs du Moyen Age, cest surtout pour sa chronique célébrant son père: lAlexiade.

Plusieurs points communs dans la stratégie narrative unissent LAffaire Džem et Moi, Anne Comnène, ce qui place ce dernier roman dans la droite file du premier.

On retrouve la même structure polyphonique: les narrateurs sont au nombre de cinq (Anne Comnène, sa mère Irène Dukas, sa grand-mère paternelle, limpérieuse Anne Dalassène, sa nourrice, Zoé, et sa grand-mère maternelle qui nintervient quune fois, Marie de Bulgarie). Chacune de ces narratrices a sa propre langue, son propre registre, susceptibles dévoluer au fil de la narration (gageure, dailleurs, pour le traducteur!): cest particulièrement le cas de Zoé, simple fille du peuple, qui, au contact de sa maîtresse, enrichit sa grammaire et son lexique.

Et surtout, ce qui caractérise Moi, Anne Comnène, cest la même abolition des frontières de lHistoire (les narratrices sadressent souvent au lecteur potentiel, doù un dialogue entre vivants et morts, entre présent et passé, un dialogue fictif les relie même entre elles puisquelles semblent savoir très précisément ce quelles ont dit et diront par la suite), portée ici à un point plus achevé, puisquelle prend souvent laspect dun jeu avec lHistoire: plus dune fois, la fictive Anne Comnène, à la fois narratrice et héros principal, se permet un regard tantôt critique, tantôt ironique, tantôt approbateur sur lœuvre de la véritable Anne Comnène, lAlexiade, ce qui instaure une sorte détrange dialogue entre les deux Anne Comnène. Le texte est parsemé de citations de lAlexiade (pour bien établir la différence entre ces deux textes qui interfèrent mutuellement, jai pris le parti, dans ma traduction, de citer celle de lAlexiade parue dans la collection des Belles-lettres de Budé) qui sont commentées par Anne Comnène- narratrice:

"En mattelant à mon interminable Alexiade, je rêvais souvent: ah, comme ce serait plus facile si jécrivais la vérité! Par exemple, comment mon père sest maintenu au pouvoir dans des moments de tension qui auraient écrasé plus dun homme: Constantinople et lEmpire nétaient pas vraiment enthousiasmés par leur basileus qui avait imposé à celui-ci des décennies defforts militaires (...) Encore une vérité que le canon mobligeait à passer sous silence: mon père était dépourvu de force de caractère ou mentale, ou même physique."11

Ou encore: "(Jaurais tellement aimé, en écrivant lAlexiade, exposer ces analyses bien plus passionnantes et plus utiles que mes descriptions pompeuses des victoires ¾ non prouvées! ¾ dAlexis!)"12

Cependant, si lHistoire a une présence forte, tant par les repère temporels constants dans le récit que par les faits (principalement guerres, victoires ou défaites), realia issus de la vie byzantine (principale difficulté pour le traducteur!) ou nombreux personnages historiques mentionnés, si lon trouve dans ce roman également une réflexion sur lHistoire, limportant nest pas là: lHistoire semble nêtre quun prétexte permettant à lauteur une transposition habile. Moi, Anne Comnène est avant tout, on la dit, un roman écrit par une femme, narré par des femmes, sur une femme. Si le terme nétait pas aussi polémique, on pourrait le qualifier de "féministe", tant les personnages masculins semblent bien pâles, lâches, narcissiques, faibles, belliqueux et peu aptes à gouverner, comparés à une Anne Dalassène ou à une Anne Comnène.

Ce que nous livre ici Vera Mutafčieva, cest le fruit dune expérience longue et diversifiée, une sorte de testament littéraire (noublions pas que si elle continue à écrire, ce nest plus dans le domaine de la fiction mais des mémoires, et que Moi, Anne Comnène est, à lheure actuelle, son dernier roman): expérience de femme, dabord, et lon trouve des pages émouvantes sur les joies dêtre grand-mère ou mère, sur le déchirement que représente pour une femme le fait de devoir se partager entre son travail, ses aspirations de femme et sa vie de mère, sur la douleur de perdre un enfant, sur le bilan à la fois douloureux et serein de toute une vie; expérience universellement humaine, car les personnages subissent au cours de leur vie plusieurs métamorphoses, telle Anne manifestant tout à tour des capacités hors du commun et un grand intérêt pour les sciences, la poésie, la politique et finalement la prose auxquelles elle se consacre à chaque fois avec la même intelligence et la même profondeur, la même abnégation. Il en va de même avec les relations humaines qui ne sont jamais figées une fois pour toutes mais évoluent dans le temps: amour, affection, haine, querelles, rivalités, compréhension mutuelle, désir de façonner un enfant à son image: telles sont les caractéristiques des narratrices qui partagent, en fin de compte, une grande solidarité féminine, par delà tout ce qui les sépare.

Cest aussi lexpérience de lécrivain qui transparaît: Vera Mutafčieva a su se tenir en dehors des conflits, intrigues et jeux politiques, et le pouvoir apparaît, dans ce roman, comme un monstre vorace dévorant et pervertissant ceux qui ont le malheur de vouloir sy frotter. Ainsi, la Dalassène a perdu toute féminité à force de se battre pour conserver le pouvoir et le transmettre à son fils, puis à sa petite-fille: elle nest plus quun gouvernant dont le cœur ne sémeut que pour sa petite-fille; ainsi, Anne Comnène (qui résiste pourtant longtemps) finit par sadonner au pouvoir et à délaisser la poésie, lécriture mais aussi ses enfants. De longues années durant, elle ne vit plus que par et pour le pouvoir, au point de pervertir tout lamour, toute laffection et toute la créativité quelle portait en elle, tel un trésor lumineux. Bref, le pouvoir monte vite à la tête et transforme les hommes en les dépouillant, à leur insu, dune partie deux-mêmes, la plus importante. A une époque trouble, celle du changement de régime en 1989, où la politique était assez chaotique dans un pays qui devait réapprendre ce que sont pluralisme et tolérance, le message était clair et utile...

Lorsque la dernière page est tournée, Anne Comnène, la fictive, celle créée de toutes pièces par Vera Mutafčieva, nous semble étrangement proche et connue, selon le désir de son auteur exprimé à la fin du roman: "Aujourdhui, sur la tombe de maman a fleuri le premier œillet: pourpre, avec de petites gouttes de rosée, telles des perles anciennes. Le couchant de ce début dété était féerique, incomparablement limpide sur la mer dun blanc argenté. Tout au loin flottent des îles. Pourquoi nai-je pas parcouru îles et littoraux, pourquoi nai-je pas contemplé jusquà pleine satiété ... Oui, mais en revanche, jétais la fille dun roi. Et jai écrit un livre.

Lhistoire indique très précisément la date de ma naissance: à laube du deux décembre mille quatre-vingt trois. Mais la date de ma mort est inconnue. Elle ne regarde que moi. Et puis, quiconque le désire peut bien se dire que je suis toujours parmi vous."13

 

Jaimerais, pour conclure, insister sur limportance de lœuvre de Vera Mutafčieva dans le contexte de la prose romanesque bulgare. Si les traducteurs étrangers et les lecteurs ont su apprécier ses romans historiques à leur juste valeur, comme en témoigne aussi bien les rééditions successives que les grands tirages, elle paraît, dans lensemble, singulièrement absente aussi bien des nouveaux manuels de littérature parus depuis la libéralisation du régime14 que dans la critique en général. Rendons hommage aux critiques Svetlozar Igov qui, dans sa Brève histoire de la littérature bulgare parle de "renouvellement novateur" avec lAffaire Džem15, et Tončo Žečev qui reconnaît une place de choix à LAffaire Džem au sein de la littérature non seulement bulgare mais européenne16: "On ne saurait nier que de ce point de vue également, par le traitement du passé sur le fond de lhistoire et de la problématique européennes, LAffaire Džem fut un phénomène nouveau et porteur despoirs dans le roman bulgare: il suggérait des changements profonds et nécessaires, des recherches fructueuses après la période de la narration descriptive."

Plusieurs années plus tard, comparant Vera Mutafčieva à lécrivain russe Marc Aldanov pour leur passion commune pour les "affaires" historiques, Tončo Žečev analyse avec beaucoup de précision et de justesse Moi, Anne Comnène dans son recueil critique Bolka ot tekuštoto17.

Vera Mutafčieva fut la première, en 1966, à sortir le roman historique mais aussi le roman en général des ornières étroitement tracées par le réalisme socialiste et de la narration purement descriptive qui, dans lensemble, caractérisait le roman bulgare depuis ses origines; elle fut aussi la première à publier un roman à la valeur reconnue et indiscutable après la libéralisation du régime en Bulgarie. En ce sens, on peut affirmer que de lHistoire-héros à lHistoire-prétexte, LAffaire Džem Džem Moi, Anne Comnène jalonnent lhistoire du roman bulgare durant près du demi-siècle qui sépare 1944 et 1991.

 

 


1. On se reportera, à ce sujet, à : Michel Aucouturier, Le réalisme socialiste, paris, PUF, Que sais-je n 3320, 1998. [en arriere]

2. Cité dans Literatura za 11 klas, Sofia, Prosveta, 1993, p. 19. [en arriere]

3. "Čerkazki xroniki, Paralaks, réalisateur : Dimităr Petkov, 1999. [en arriere]

4. Jutilise lédition de 1985, Slučajat Džem, parue aux éditions Xristo G. Danov, Plovdiv. [en arriere]

5. Editions Stefanka Bankova, 1999. [en arriere]

6. Traduction de Claude Guilhot publiée aux éditions Stock, 1987. [en arriere]

7. On peut objecter que le premier roman moderne, qui sort des ornières tracées par le réalisme socialiste, est Vreme razdelno, dAnton Dončev, paru en 1964. La technique narrative, le sujet et la mise en scène de lAffaire Džem vont beaucoup plus loin et ne font pas partie des mythes fondateurs de lidentité collective bulgare, mythes qui peuvent à tout moment être récupérés par un régime, comme ce fut le cas avec le film inspiré du livre Vreme razdelno, en 1985, au moment du processus de  régénération , où lon força avec violence les Turcs de Bulgarie à adopter des noms bulgares. [en arriere]

8. A. Ždanov, 1934, cité dans Literaturen Front, 9.II.50. [en arriere]

9. Je pense en particulier à une autre œuvre significative : Antixrist, dEmiljan Stanev, parue en 1970, traduite en français par Barbara Spakovska sous le titre LAntechrist (éd. de LAube, 1991). [en arriere]

10. Jutilise ici lédition de 1994, Az, Anna Komnina, parue aux édition Altos. Jespère que ce roman très riche verra le jour en français : je lai traduit à la demande dune maison déditions suisse qui a fait faillite par la suite. Depuis, les romans historiques, qui plus est de lEurope de lEst, nétant pas vraiment à la mode, mon manuscrit est en attente déditeur... [en arriere]

11. Az, Anna Komnina, op. cit. p. 163. [en arriere]

12. ibid. p. 215. [en arriere]

13. ibid. p. 387. [en arriere]

14. Les principaux manuels destinés aux lycéens bulgares, par exemple (Literatura za 11 klas, Valeri Stefanov, Dobrin Dobrev, ed. Anubis, Sofia, 1996 ; Literatura za 11 klas, Tončo Žečev, Milena Caneva et alii, ed. Prosveta, Sofia, 1996 ; Literatura za 11 klas, Jordan Vasilev, Simeon Janev et alii, ed. Prosveta, Sofia, 1993) consacrent plusieurs pages aux même auteurs (Emiljan Stanev, Jordan Radičkov, Pavel Vežinov, Ivajlo Petrov, Nikolaj Xajtov) mais pas à Vera Mutafčieva. [en arriere]

15. Svetlozar Igov, Kratka Istorija na bălgarskata literatura, Sofia, ed. Prosveta, 1996, p. 515. [en arriere]

16. Tončo Žečev, Bălgarskijat roman sled Deveti Septemvri, Sofia, Nauka i izkustvo, 1980, p. 196/1987 [en arriere]

17. Tončo Žečev, Bolka ot tekuštoto, Sofia, Letopisi, 1995 [en arriere]

 

 

Marie Vrinat-Nikolov
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E-magazine LiterNet, 21.09.2002, 9 (22)

Other publications:
Paru dans La Revue de Etudes slaves, Paris, Institut dEtudes slaves, 2001, t. 73, fasc. 1, p. 185/195.