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TRENTE CONTES JUSQ'A LA FIN DE LA VIE

Dimíter Ánguelov

web

1

Je le vis de loin, dabord marcher en ligne droite, puis pivoter des quatre vingt dix degrés nécessaires et traverser la rue, effectuer de nouveau avec son corps une giration de quatre vingt dix degrés et continuer. Jassociai son nom à cette manie, inconnue pour moi, de faire des girations - mais cétait une plaisanterie de mauvais goût - Giraldo. A certains moments il sarrêtait, levait la tête, aussi à quatre vingt dix degrés, et regardait le ciel, comme sil mesurait une hauteur, ou alors il sarrêtait brusquement et laissait tomber sa tête comme sil observait un invisible abîme. Je réussis à le rejoindre et avant de le saluer, je dis:

- Alors, comment te sens-tu après tant de voyages par le monde?

Il se tourna de quatre vingt dix degrés vers moi, (on pourrait suggérer que la vision périphérique lui faisait défaut) et, par chance, je me trouvai dans son champ de vision:

-Imagine quelque chose que personne ne peut imaginer: le monde en forme de cube, sans dimensions réelles.

- Ce quon imagine na jamais de dimensions réelles - dis-je pour tenter de conférer plus de légèreté à une aussi grave question, mais ce fut sans effet.

- Parfois je me sentais au centre de ce cube infini, comme un point, sans consistance. Dautres fois sur lun des points supérieurs, ou à marcher le long du précipice, parfaitement vertical - et il trembla, bien que concentré à lextrême pour ne pas perdre léquilibre. - Dautres encore, jétais au pied de la base de ce cube: je méloignais dun centième de millimètre pour tourner le coin et observer lautre face. Il ny a rien de plus pénible dans une vie humaine, tu sais. Une curiosité violente, écrasante. Et une certitude cruelle, une rationalité impitoyable, une lucidité destructrice qui me révélaient immédiatement labsurdité de cette intention - confirmer ce que la raison devinait avant de percevoir une quelconque géométrie. Et lever les yeux et voir comment la hauteur elle-même disparaît et se fond dans le néant, ou alors voir un point du support de ce cube idéal, appuyé par notre imagination. La ligne droite! Je lai sentie comme un fil télégraphique sur lequel mes neurones-hirondelles étaient posés, mais séparés par une distance, comme si chacun dentre eux était unique sur cette ligne pétrifiée. Une ligne droite à lintérieur dun corps solide! Tu as déjà imaginé le diamètre de ce cube? Il ny a pas de mirage plus usant. Tu ne sens pas cette douleur insupportable?

- Il ny a pas de douleur insupportable! Cest un fantasme. La douleur et la mort alternent.

- Peut-être quelles alternent parce que la douleur ne sait rien de la mort. Imagine maintenant une ligne droite divisée! Y a-t-il une image plus horrible? La ligne divisée entre les deux faces dun cube!

- Passe de ce côté. Naie pas peur. La division est presque invisible. Nous sommes déjà de lautre côté du cube. Jai été content de te rencontrer.

- Moi aussi. Et merci. Je tinvite à louverture du Cube.

Je ne sais pourquoi, je me suis tourné à quatre vingt dix degré, sans dire merci!

 

2

- Je mène une vie normale - je fume un paquet de cigarettes par jour, je ne me refuse jamais un, deux, trois whiskys, etc. Mais cest une vie partielle.

- Vous avez un cœur en béton.

- En béton, non. Mais quelque chose comme ça. Un rocher fendu de haut en bas. Vous ne vous faites pas la moindre idée de ce quest être cardiaque.

- Pardon - dis-je. Moi aussi jai un cœur.

- Mais vous navez pas cette sensation dun rocher fendu en deux, par une distance qui ne sépare ni ne réunit rien. Elle est collée à lautre partie, qui est collée à nous. Vous imaginez ce que ça veut dire? Emporter lunivers chaque fois quon lève un verre pour boire un coup, ou inspirer toute latmosphère avec une bouffée et rester sans souffle. Faire un saut en avant et se voir déporté à des milles en arrière. Sourire et tout à coup sentir une tonne de poids brut sur la poitrine.

- Tout le monde sent ce poids.

- On le sent avec lâme. Mais le cœur et lâme du cardiaque ont grandi collés lun à lautre. Cest que le cœur est un organe abstrait. Cest le centre idéal de lunivers. Alors, vous avez déjà imaginé davoir lâme attachée à jamais à ce centre? Un point idéal qui absorbe toute lattention. Et vous pensez que cest facile de soffrir le luxe de les opposer mentalement pour se sentir un instant libéré de la terre-mère? Quand je parviens à ressentir cette sensation rare, je me vois aussitôt abandonné par la Nature entière. Juste une faible respiration entre deux mondes qui refusent de laccepter. Un filet deau quaucun terrain ne veut accueillir. Un fil qui se meut sans support, sans direction, dans un espace concave, flexible et fuyant. Une double fuite: un cœur qui fuit le corps, un corps qui veut se délivrer du cœur. Et une attention qui ne peut se relâcher pour aucun des deux. A lâme et au cœur!

Et il leva son verre de whisky et en toucha le mien encore immobile sur la table.

- Je ne veux pas dun tel cœur - dis-je. Je préfère menfuir, sans âme, sans cœur, sans corps. Avec toute la légèreté, de tout ce quil faut fuir pour une raison quelconque.

Une légère brise dénoua le drame. Je vois devant moi une bouteille deau de Vimeiro, de la taille dun cœur, et une petite plage du même nom, obscure, apathique, sans tristesse.

 

3

Un jour je me suis présenté à la mairie pour faire mettre à jour mon disque dur. Ils mont alors enlevé mon code secret personnel. Et à partir de ce moment là jai été perdu.

- Cest dans lautre monde que vous êtes perdu. Le disque dur ne sutilise plus depuis pas mal dannées. Je ne sais même pas comment je men suis souvenu. Ce souvenir pourrait même me causer des problèmes.

- Et alors, quest-ce quon utilise maintenant?

- Un appareil très sophistiqué. Vous navez même plus besoin daller à la mairie. Vous (vous, non, parce que vous avez dépassé les délais), vous, disais-je, néchappez pas à la mise à jour, même en vous cachant dans lendroit le plus obscur.

- Et comment sappelle ce tyran artificiel?

- Il nest déjà presque plus artificiel, bien quil ne sadapte à aucun nom. Cest quelque chose qui vous use un nom en un rien de temps, cest une chose absolument délirante, dune rapidité qui précède le phénomène. La quintessence de la double cellule information -désactualisation.

- Mais il doit y avoir des spécialistes en la matière.

- En vérité, non. Ce nest pas non plus à proprement parler de la matière. Linformation a atteint un niveau tellement haut que ça ne veut déjà plus rien dire de parler de limite minimum, et la différence entre spécialistes et non-spécialistes a complètement disparu. Il ny a déjà plus rien à faire.

- Moi, puisque je ne suis pas spécialiste, je réussirais peut-être à faire virer les choses...

- Virer, vous pouvez le faire autant que vous voulez. On ne fait pas autre chose que virer. Je dirai même plus: virer est devenu un problème incontournable. Mais le plus grave, cest que la solution est toujours la même: virer et revirer. Sans sentir le vertige, sans atteindre au calme.

- De toute façon, le calme ne satteint pas. Il se retrouve, si on lavait auparavant. Quest-ce que vous avez derrière loreille? Ah, cest une fleur sauvage. Une espèce rare. Regardez-vous.

- Pour nous le miroir ne fonctionne déjà plus. Ils nous ont enlevé cette faculté de regarder en arrière.

- Tenez le miroir en avant.

- Maintenant cest le même mot.

- Mettons un terme à la conversation. Vous autres, vous êtes saufs, vous le premier. Laissez-moi voir la fleur à la loupe. Oui, la fleur a pris racine dans cet appareil diabolique. Espérez. La Nature est de nouveau avec nous. Dune façon ou dune autre ils vont récupérer les postes dactualisation de linformation. Assez dauto-éclaircissement, mettons fin au soliloque. Enlevez ce monde artificiel de votre tête. Vive la désactualisation naturelle. Attendez. Je me suis trop exalté. Le souvenir ne me fait déjà plus souffrir. Le repentir ne me tourmente plus, lespoir ne me suffoque plus. Cest ma mémoire qui me fait mal. En un unique point - là où est suspendue toute lexistence pour laquelle il nest pas de mémoire possible. Oubliez, oubliez. Faites de loubli la plus belle des informations.

 

4

- Tu as déjà vu un soliste qui pleurait tout seul?

- Un soliste non accompagné nest pas un soliste, et il est encore moins seul. Un soliste tout seul ne peut rien faire, même pas pleurer. Il faut quil y ait quelquun qui lécoute, et même ainsi... Quel soliste va se mettre à pleurer tout seul? Pour quoi faire? Pour sémouvoir lui-même? Un soliste qui sémeut, même sil est sincère dans sa plainte, personne ne lui fait confiance. Et puis, quand il est vraiment seul et quil essaie de pleurer, rien ne sort. Et il a envie de pleurer. Mais il ne peut pas. Et il ne peut pas parce que cest inutile et quil le sait très bien.

- Assez. Peu importe. Hier jai entendu pleurer un chien et jai pensé aussitôt: Un soliste parfait.... Un artiste qui a surmonté la tristesse et la solitude, labandon et linfluence néfaste de la pleine lune. Ce nétait pas un hurlement. Je ne dis pas que cétait une lamentation ou un chant. Cétait quelque chose de plus profond élevé à la perfection. Répétition ou première? Cela ne pouvait pas être une première - puisque je lavais déjà entendu plusieurs fois. Une répétition non plus, car on ny atteint pas cette perfection, cette pureté et cette précision dune voix qui sadresse au cœur de la nature. De la Mère Nature? Une mère qui la abandonné avant le sevrage? Aussi grande que le firmament où il cherche en vain à rencontrer son regard. Alors il penche la tête vers la terre, et il pleure longuement en direction du lieu le plus profond, et il écoute, il écoute jusquà ce quil se perde dans son fragile souvenir. Et de nouveau il hurle et soudain un faible souvenir de son propre hurlement lui semble une réponse, un écho. Un écho si proche quil se met à se tordre le cou et à se déplacer pour trouver limpossible lieu qui lui échappe. Lespérance transforme cette agonie en rage, et la rage en une invisible chaîne, en une frayeur, en une terreur de laquelle ne peuvent le tirer de manière inespérée quun chat ou un humain. Mais il y a de longues heures dagonies pendant lesquelles les chats et les hommes napparaissent pas, nentendent pas. Ou nentendent que le hurlement de leur propre agonie. Peut-être que cest seulement dans cette absence quil nexiste pas de différence entre les espèces, et peut-être que la Mère Nature ne se décide pas à protéger ou abandonner qui que ce soit.

 

5

Nous buvions et nous rêvions toujours dans le même trou, dans ce café de la Miséricorde. Cétait un atroce mensonge - nous rêvions avec une fausse tristesse et une fausse allégresse. Cétait une exaltation que nous jugions pathétique et stupide lorsque nous la voyions chez les autres. Mais à quoi sert lamitié? - à tolérer et être toléré. Et ainsi des dizaines dannées durant jusquà ce que notre rêve devienne caduque et meure. Nous le tuions à petit feu avec toute sorte de poésie - du moins le pensions-nous. Mais le plus dramatique est arrivé ensuite - lorsque lun dentre nous, au bout de quatre ou cinq vodkas, a demandé subitement: Lun dentre vous était-il capable de penser que cétait un rêve que nous avons mastiqué des années de suite jusquà avoir perdu les dents et la mémoire?

Comment veux-tu que nous le sachions si nous sommes, daprès toi, sans mémoire?

Nous avons perdu la mémoire parce que ça nétait pas un rêve - cétait toujours un intervalle entre deux verres, entre deux âneries, entre deux soupirs de fausse inspiration ou de fausse nostalgie, enfin, entre deux intervalles. Ça été un hiatus, une lacune circulaire dans notre imagination.

Comme cest facile de parler de hiatus! Ça veut dire que nous avons eu une vie spirituellement discontinue, sans liens, sans objectif.

Des liens, il y en a eu. Je men souviens. Un seul - celui des hiatus camouflés par les gestes, les éclats de rires, la répétition. Et maintenant, quand enfin paraît le volume des Anciens Poètes du Café Miséricorde - quest-ce que ça va signifier? Lanthologie du hiatus, la fascination de labsence?...

Tout est sujet à interprétation. Et cest elle qui importe plus que nimporte quelle poésie. La poésie na été quun prétexte. Le problème nest pas là. Comment peux-tu comparer linterprétation avec quelque chose qui nexiste pas mais que tu appelles poésie? Où est-elle, cette beauté toujours absente?

La poésie est absente par nature. Elle ne supporte pas les lieux, elle sassocie au mouvement.

Il y a eu un instant de silence qui exprimait en même temps ladmiration, létonnement, la crainte et la colère. Mais rien de comparable avec le langage des verres, avec les gestes que nous faisions avec eux. Non. Un assoupissement, une somnolence heureuse finissait toujours par rétablir léquilibre sans éteindre totalement les gestes, les rituels dintention, de surprise et dinspiration.

Je les ai laissés là au milieu de la brume et je suis sorti. Je ny suis jamais retourné.

 

6

- Mais quest-ce que cest finalement quun honnête homme?

- Eh bien. Un honnête homme naccélère jamais le pas, sauf quand il est en danger de mort. Il ne fait jamais de mouvements brusques, à moins quil ne soit piqué par un insecte rare ou mordu par un animal de moyenne ou de grande taille. Et même dans ce cas, il noublie pas dimprimer à ses mouvements, dans son étonnement ou dans son déplaisir, une certaine grâce. Y compris avec les humains: un honnête homme ne perd jamais patience, ne fait jamais preuve de grande aversion ou de révolte, à moins quil ne se voie forcé de se joindre à une attitude collective ou, ce qui est la même chose, lorsque cela larrange, pour des raisons de force majeure, bien entendu. Un honnête homme ne dit jamais de mal de personne, bien quil puisse agir comme il lentend, et recourir aux moyens... exceptionnels. Parce que lhonnête homme est une exception par excellence.

- Vous voulez dire: Il est une rareté, de nos jours?

- Il a été de tous temps une rareté. Toujours difficile à identifier. Pour une question de discrétion, de modestie, et toutes les autres vertus quon lui attribue habituellement.

- Dans ce cas cest un animal solitaire.

- Il peut lêtre ou le devenir. Mais un animal, non. Cest exclu dès le départ.

- Exactement. Un être exclu de la pratique. Un modèle de perfection. Une indication qui montre le bon chemin à la vertu.

- Pas à proprement parler. Parce que la vertu ne se perd jamais, et se laisse difficilement désorienter et encore moins détourner du droit chemin. Elle a une résidence permanente et reste toujours au même endroit même lorsque le corps ny est déjà plus. Je fais référence à la mort.

- En fait, la mort noffense jamais les vertus. Elle sest contentée, au cours des temps, il ny a pas de raison den douter, à séparer le corps des vertus. Je dirais: même dans les cas les plus scandaleux, elle a pris soin de laisser les vertus parfaitement exemptes...

- Il est dans la nature même des vertus de ne pas se laisser corrompre. De sorte que je ne vois aucun mérite de la mort proprement dite dans cette délicate opération.

- Je vous accorde que ce serait un contresens de glorifier la mort pour la séparation de ces deux composantes de lhonnête homme. Mais vous ne pourrez nier que les vertus sont une qualité, une caractéristique essentiellement posthume...

- Pas totalement, mais il est évident quau cours de cette séparation ce qui se détache le plus, au milieu de la douleur des autres, ce sont les vertus...

- Parfaitement. Cest grâce aux vertus des vivants que les vertus des morts survivent - mais les vertus des morts, je veux dire les vertus en général, ne se reconnaissent pleinement quaprès ce passage universel vers lautre côté de la vérité.

- Oui. La vérité est impartiale, indépendamment du côté où se trouvent les faits.

- Cest un fait. Cest pourquoi il est très rare, peut-être impossible, de trouver quelquun qui soit assez tranquille pour parler et samuser de ses propres vertus. Car à peine essaie-t-on de sapprocher delles quon les voit fuir de tous côtés, sans quelles soient conscientes de sauter par-dessus la vérité. Alors, lhonnête homme, que fait-il? Je pense quil devient plus attentif, un peu méfiant, quil ne fait pas de mouvements brusques, il se retire avec élégance et pas mal de grâce, et quil fait comme sil navait rien à faire avec elles. Il fait comme si, malgré tout le respect quil a pour elles, ces vertus ne lui appartenaient pas - par modestie, par convenance. Convenons que la modestie na pas dinconvénients - quelle soit vraie ou non. Vous êtes daccord? Où êtes-vous? Mais quel manque délégance! Me laisser ici tout seul à parler des vertus! Comme si nous nétions pas arrivés à la conclusion que cest absolument impossible.

 

9

Jétais en train de regarder un roman contemporain, exposé dans une vitrine très inclinée, lorsque jai senti le vertige et que je suis tombé. Jai eu à peine le temps de dire Centre de Wernicke et jai senti quon me transportait avec de grandes précautions vers la sortie. Peu de temps après jétais dans un taxi à côté dune dame dâge moyen ou alors bien conservée, qui avait lapparence dune personne cultivée et de sang froid.

- Centre de Wernicke - dit-elle. Vite.

- Où est-ce?

- Je ne sais pas. Il ny a pas de temps à perdre! Nous demanderons en chemin.

Puis je me suis senti bercé par un échange presque musical de questions, réponses et indications: Centre de Wernicke? A gauche, et puis à droite, Demandez à mon collègue, Jamais entendu parler, Numéro 89 B, de ce côté, Cest pas ici, Cest fermé, etc.

Et nous avons dû tourner ainsi pendant trois ou quatre heures, quand, à force de fatigue, jai récupéré pleinement ma rage et jai demandé:

- Cest bientôt fini, cette parodie?

- Alors vous étiez en train de faire semblant pendant tout ce temps? Vous trouvez ça drôle? Comme je suis naïve! Et maintenant, qui est-ce qui paie?

- Elle est bonne, celle-là! Cest vous. Qui voulez-vous qui paie? - intervint le chauffeur.

- Dites-moi au moins où se trouve ce centre!

- Ici, dis-je en pointant mon doigt sur ma tempe.

- Vous êtes fou? Maintenant vous vous moquez? Et elle pointa son doigt sur sa tempe.

- Du côté droit...

- Ah, cest maintenant que vous vous souvenez...

- Je lai toujours su, depuis mon enfance...

- Cest un problème ancien? Je voudrais mexcuser. Et ne vaudrait-il pas mieux que vous ayez toujours sur vous une carte avec votre adresse?

- Quelle adresse?

- Vous êtes encore en train de perdre léquilibre...

- Je me sens parfaitement bien.

- Maudit centre!

- Vous dites une vérité douloureuse, incontrôlable. Cest le destin de chacun!

-Le destin! Dites au chauffeur la destination à suivre. A partir de maintenant cest Monsieur qui paie. Débranchez le compteur.

- Dites ce que vous voulez. Personne ne choisit son destin. Vous ne voyez pas comme le hasard nous a fait nous rencontrer?

- Il ny a pas eu de hasard. Cest une pure coïncidence. Sil y en a eu je nai pas remarqué.

Combien de temps avons-nous discuté? Je me souviens seulement quà un certain moment le chauffeur, épuisé, sest endormi. Nous sommes sortis du taxi avec élégance et dignité. Aujourdhui, seul un petit déséquilibre gâche de temps en temps notre paix familiale. Nous ne tombons jamais daccord lorsquil sagit de savoir qui a été le plus incorrect en abandonnant dans son taxi le chauffeur endormi. Et probablement même incapable de dire Centre de Wernicke!.

 

10

Et pendant quil essuyait largile de ses mains, il regarda de biais vers Adam et dit, féroce: Tu seras dur comme les rochers de la montagne et résistant comme les mauvaises herbes. Et peu après il créa la faim et sassit pour observer et se divertir. Et cela lui fit de la peine et il pensa: Tu seras également sensible comme... mais il nacheva pas son raisonnement. Horrifié par limage. Notre Seigneur le répudia et le becqueta comme une bête sauvage, introduisit en lui toutes les peurs qui lui vinrent à lesprit, le persécuta jusquà lépuisement, et vit que lhomme était divin, que lon ne pouvait rien faire contre sa méchanceté. Alors il labandonna sans destin assuré, et lui inspira le mensonge le plus cruel - lespoir - et ce nest quensuite quil lui pardonna de lui avoir donné toute ce travail; mais il se souvint, finalement, que tout nétait quune folie de sa part et se mit à rire, et samusa et le lien entre eux deux se brisa pour toujours. Lui et la créature fantôme. Et les rares fois où par hasard ils se rencontrent, ils ne se reconnaissent pas: simplement, une peur inconsciente les assaille et ils sempressent de se séparer, comme deux bêtes féroces de force égale.

 

11

Mon histoire est faite dimpatience. Je nai même pas envie de la raconter. Ça ménerve. Ne minterrompez pas. Ce nest pas ce que vous pensez. Ne soyez pas plus impatient que moi. Pourquoi ce regard agité, cette expression tendue? Du calme! Pas de précipitation. Ça mennuie de toujours voir les gens pressés, impatients de faire quelque chose, davancer, même en direction dun précipice. Ne tirez pas de conclusions. Ne levez pas les sourcils - il y a dans tout cela de la logique et de la cohérence. Je nai jamais compris pourquoi les gens sont étonnés, stupéfaits, enthousiasmés par des choses quils nont pas encore comprises, quils nont même pas aperçues. Bien que, de mon point de vue, je le comprenne parfaitement. Est-ce que je me fais comprendre? Arrêtez de tambouriner, ça me tire en arrière, en deçà du commencement de nimporte quelle histoire. A présent vous avez arrêté pour de bon. Vous savez ce que cela signifie après que cet abîme auquel jai fait référence sest réveillé? Ça signifie, et remarquez bien, si tant est que vous pouvez remarquer une chose si subtile: vous, en arrêtant de tambouriner, comme ça, subitement, vous avez percé le fond de cet abîme. Vous avez fait un trou mille fois plus petit que le cheveu dun nouveau-né - il est plus profond que linfini. Ne faites pas ce geste pour aplanir linfini. Linfini nest pas horizontal. Cest une erreur millénaire, que dis-je! - primordiale. Si vous pouviez limaginer, parce que le sentir, vous nen seriez pas capable. A la vitesse à laquelle ma pensée se précipite dans ce trou, votre cœur éclaterait et se désintègrerait en une très fine poussière. Et si je pouvais voir cette poussière je serais même capable décrire un poème, bien que je ne sois pas poète. Mais laissez-moi retrouver mon équilibre dans ce cadre effrayant, dans ce vertige qui est si infime quil ne pénètre aucune des cellules de mon cerveau. Cest une petitesse qui ne permet à rien dadhérer, cest quelque chose qui rejette toutes les formes, de façon liminaire, qui se refuse à les abriter ne serait-ce quun instant. Suivez mon raisonnement. Ne vous impatientez pas. Vous avez la tête de quelquun qui a été changé en pierre. Je nen suis pas encore arrivé au point culminant de lhistoire. Ne perdez pas courage!

Et jai rit très fort et je lui ai tapé sur lépaule pour lencourager. Non! Ce nest pas possible! Cest une sculpture de plâtre, dun artiste américain, assise sur un banc, à côté de moi, qui lit le journal. Je sens que ce coup inoffensif a provoqué une fissure invisible dans le plâtre, dans le banc, dans le jardin public, dans lécorce Terrestre, et a mis le magma en colère. Et le tremblement de terre ne devrait plus tarder. Sauve qui peut!

 

12

- Il a fait un doctorat à la Sorbonne sur livraie. Depuis les vents lemportent de tous côtés. Mais il a toujours le vent en poupe. Question de chance. Parce quil a été habile...

- Sur livraie, à la Sorbonne? Mais la Sorbonne est une institution sérieuse, de renommée mondiale...

- Cest bien pour ça. Ailleurs personne ne laurait pris au sérieux.

- Seulement sur livraie? Pas sur le grain, les céréales?...

- Non.

- Alors, il est agronome.

- Pas à proprement parler. Parce quil a étudié livraie dans un contexte très singulier. Sans lien, sans relation particulière avec les céréales.

- Il a dû soulever beaucoup de poussière...

- Plus que divraie dans un tourbillon. A un certain point lautorité scientifique ne savait plus de quoi il sagissait. Il a provoqué un véritable choc existentiel.

- Alors, il est existentialiste. Je veux dire, philosophe.

- Pas exactement, parce que livraie nest pas un sujet philosophique, au sens propre de lexpression.

- Je sais. Il est anthropologue.

En un certain sens et jusquà un certain point. Dans la mesure où lhomme prend une attitude, quelle quelle soit, devant livraie. Cest un problème incontournable. On ne sait jamais de quel côté elle va se déplacer.

- Mais sans prendre en considération le bon grain.

- Le bon grain, il le laisse aux autres. Il prend le problème en termes pratiques.

- La science exige cette distinction nette.

- Exact. Mais il est toujours resté attentif aux pièges du savoir scientifique.

- En jetant de livraie, je veux dire, de la poudre, aux yeux de ses adversaires, de ses concurrents, en un mot, des orthodoxes.

- Non. Il a été plus perspicace. Il a su faire lever cette tornade divraie. Et ceux qui se sont risqués à entrer dans la polémique avaient déjà la vue troublée, et par la suite elle a été totalement bouchée. Lui-même était déjà averti et en sortait indemne. Et avec distinction.

- Cest toujours comme ça.

- Sauf exception. Mais dans ce domaine les exceptions sont rares.

- Sûr. Cest le bon grain ou livraie.

- Ou rien. Mais il faut savoir voir le néant comme de livraie. Avec une substance, ordonnée ou à létat de chaos. Sans jamais abandonner lidée en chemin.

- Oui, le mi-chemin est inaccessible. Personne nest passé par là. Jamais.

 

14

On doit contempler la nature tout seul, jamais en compagnie. Un jour jai voulu montrer à une jeune fille le charme des fleurs, des plantes, des arbres - en un mot, de la Nature. Impossible: tout en elle était apprêté avec une prévoyance jamais vue aux limites dune douloureuse précision - chaque pas, chaque battement de paupière, chaque ébauche du plus léger sourire ou du plus léger étonnement étaient diversifiés en gradations plus nombreuses que celle de larc-en -ciel. Et tout cela, à lintérieur dun système unique de séduction. Toutes mes tentatives de montrer de ladmiration, du plaisir, de la surprise ou de labandon, restaient suspendues, fragmentées, perdues entre deux de ses gestes ou de ses regards, sans possibilité de synchronisation. Tout en elle était des mouvements de séduction, de la pointe du soulier au cheveu le plus lâche. Qui séduisait-elle? Je naurais plus pu tomber amoureux de rien, même de la Nature...

Elle se séduisait elle-même, elle séduisait ses gestes, son existence. Jassistais à un soliloque et jessayais de communiquer avec une de ces machines qui disent toujours: Pas maintenant!. Ce nest pas quelle disait non, car ses paroles et ses gestes se confondaient en un mouvement obscur, sans direction visible. Comme une machine qui domine les plus simples parce quelle ne peut pas se débrancher, et qui en raison de son efficacité nest pas encore en situation de tomber en panne. Et soudain je me suis rendu compte quil est impossible de charmer une machine, ni de la séduire même en lui montrant sa propre beauté éventuelle.

Même lorsquune machine à séduire nest rien dautre quune jeune fille décente, il est difficile de lui montrer la pleine beauté dune fleur, dun arbuste, ou dun petit bout de quelque chose qui na pas encore de nom. Parce quil sajoute toujours une présence ou une autre, un monde entier, le nôtre ou lautre, où nous nous perdons comme objet de notre éphémère admiration pour la communication, pour léchange, pour le plaisir doffrir nos sensations à qui na de place que pour les siennes.

 

28

Jai rencontré la mort dans un autocar de la Rodoviária National. Elle était déjà dun certain âge, elle portait du rouge à lèvres violet, des dents fausses mais dune couleur naturelle, une perruque blondasse, un regard tranquille, nostalgique. Elle était calme, elle nimportunait personne, elle paraissait étrangère à tout ce qui était vivant. Une veine de son cou, gracieusement saillante, révélait un rythme cardiaque tout à fait normal. Elle navait pas de sac à main, ni papiers ni documents, ni carte vermeil. Le contrôleur lui-même lui a souri avec la complicité la plus respectueuse, comme pour dire: Je sais, madame est exemptée... Elle la regardé comme on regarde un simple mortel sans toutefois se fâcher de cette vérité si évidente: madame est exemptée... Elle a éprouvé, peut-être, une légère irritation à cause des points de suspension. Elle savait, cependant, que les points de suspension, même dans les relations amoureuses les plus heureuses, sont des choses qui effraient nimporte qui. Elle a arraché un long cheveu qui lui tombait sur le visage et partageait sa vision en deux. Elle en a enroulé la moitié, a entrelacé le reste et, dune caresse, la fait disparaître - la Mort en train de pratiquer lart de lillusion. Non, elle ne détruisait rien, ce nétait pas son genre. Finalement elle a demandé à sortir dans un champ. Le chauffeur a ouvert la portière sans répugnance. Elle est sortie à pas de ballerine, elle sest mise à courir parmi les coquelicots comme une enfant, et, à mesure quelle séloignait, son corps se rapetissait. A un moment elle a semblé un coquelicot blond, non, un coquelicot blanc. Puis on a entendu une explosion et un arbre noir a surgi, carbonisé par la foudre. Comme elle aime les contrastes! Cest dans sa nature, et ça, cest son seul défaut.

 

 

Dimíter Ánguelov
Traduction de Cécile Lombard
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E-magazine LiterNet, 07.07.2005, 7 (68)