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Lhistoire slavo-bulgare

De lHistoire du peuple bulgare, de ses empereurs et saints, des faits et événements le concernant; recueilli et arrangé par les soins du moine athonite Paisij, qui était arrivé au Mont Athos depuis le diocèse de Samokov, en lan 1745, et qui compila ce traité dhistoire, en lan 1762, au profit du peuple bulgare1.

Chapitre II
PRÉFACE ÀDRESSÉE A TOUS CEUX QUI VEULENT LIRE ET ENTENDRE2 CE QUI EST ÉCRIT DANS CET ABRÉGÉ D'HISTOIRE

De Paisij de Hilendar

web

Cest à vous que je madresse, chers lecteurs et auditeurs3, à vous qui formez le peuple4 bulgare, qui laimez et le chérissez tout autant que votre patrie bulgare, et qui voulez comprendre et apprendre ce que daucuns savent déjà sur votre peuple; savoir aussi quelle vie vos aïeux et bisaïeux, vos empereurs, patriarches et saints ont dû mener au tout début, et comment ils avaient trépassé! Il vous sera utile de savoir ce que daucuns savent déjà sur les hauts faits de vos pères. Tous les autres peuples et clans étrangers en savent bien autant sur eux-mêmes et sur leur langue; ils possèdent des traités dhistoire, et nimporte lequel de leurs lettrés connaît son peuple et sa langue et les fait connaître en les valorisant.

De ce fait, jai moi aussi consigné par écrit, comme je me devais de le faire, toutes les connaissances ayant trait à votre peuple et à votre langue. Lisez cela et apprenez à le connaître, afin que dautres peuples ou des étrangers ne vous ridiculisent point ni ne vous reprochent de ne pas en faire de même! Jen vins à aimer énormément le peuple bulgare et la patrie des Bulgares et cela me demanda beaucoup de travail que de compulser divers livres et traités dhistoire avant que je ne réunisse et nassemblasse en un seul petit volume que voici les œuvres du peuple bulgare. Je lai fait pour quil vous serve et pour vous adresser un éloge, vous qui aimez votre peuple et votre patrie, et qui aimeriez savoir tout ce qui concerne votre peuple et votre langue! Recopiez ce petit volume et payez pour que ceux qui savent écrire vous le copient, et prenez garde à ne le point égarer!

Mais il y a ceux qui ne veulent pas entendre parler de leur origine bulgare, pour au contraire se tourner vers une culture étrangère et une langue étrangère; ils ne se soucient pas de leur langue bulgare, mais apprennent à lire et à parler en grec, en ayant honte de se dire Bulgares. Eh, oh, toi, linsensé, imbécile que tu es! Pourquoi as-tu honte de reconnaître que tu es Bulgare et ne lis-tu point dans ta langue ni ne la parles? Les Bulgares nont-ils pas eu un royaume et un Etat bien à eux? Ils régnèrent pendant tant dannées et furent dun renom glorieux de par la terre entière. A maintes reprises, ils levèrent limpôt sur les puissants Romains et sur les sages Grecs. Empereurs et rois leur accordaient leurs princesses en épouses, pour être en paix et amitié avec les empereurs bulgares. De toute la race des Slaves, les plus illustres furent les Bulgares; ils furent les premiers à prendre le titre dempereur5, les premiers à avoir un patriarche, les premiers à embrasser la foi chrétienne et cest eux qui conquirent le plus vaste territoire. Si bien que, de toute la race des Slaves, ils furent les plus puissants et ceux que lon honorait le plus, et les premiers saints qui illuminèrent le pays slave furent des représentants du peuple bulgare, et tout cela, je lai narré dans ce traité dhistoire, comme je me devais de le faire. De tout cela, les Bulgares trouvent attestation dans un grand nombre de ces traités, car tout est véridique dans ce que jai dit des Bulgares représente la vérité.

Mais pourquoi diantre as-tu honte de ton peuple, insensé, et quel besoin as-tu de parader6 en langue étrangère? Cest que, dit-on, les Grecs seraient plus cultivés et doués dun surcroît de sagesse, tandis que les Bulgares seraient une gent fruste et sotte qui ne fait point usage dexpressions raffinées. Cest pourquoi, dit-on, nous ferions mieux de nous assimiler aux Grecs. Mais regarde seulement, insensé, et constate par toi-même: il est beaucoup de races douées de davantage de sagesse encore, et plus glorieux que les Grecs. Pourtant, est-il un seul Grec pour renier sa langue, son éducation et son origine, de la manière dont toi, tel un fou, tu y renonces ? Tu ne saurais tirer le moindre profit de la sagesse et du raffinement des Grecs. Toi, le Bulgare, cesse de te bercer dillusions, apprends à connaître ta patrie et ta langue, instruis-toi dans ta propre langue: la simplicité et la débonnaireté bulgares valent bien mieux! Les rustauds bulgares accueillent sous leur toit quiconque frappe à leur porte, en lui offrant de quoi manger, et donnent laumône à quiconque la leur demande; tandis que les Grecs si sages et si raffinés ne le font guère. Bien au contraire, ils prennent tout aux gens de peu et les volent injustement; avec leur sagesse et leur raffinement, ils trouvent bien plus doccasions de chute que doccasions de montrer du mérite. Ou bien cest que tu as honte de tes origines et de ta langue en face des sages et des glorieux marchands de la terre, parce que les Bulgares sont des incultes, et quen ces temps présents, il en est bien peu parmi eux qui soient tout à la fois commerçants et lettrés, intelligents et célèbres sur terre, mais que la plupart dentre eux sont de simples laboureurs, des bêcheurs, des pâtres ou de simples artisans? Moi, je te répondrai brièvement à ce sujet. Depuis Adam, jusquà David, Joachim le Juste et Joseph le fiancé, aucun de ceux qui furent des Justes et de saints prophètes, des patriarches, ou qui se désignèrent comme des notables sur terre et devant Dieu, aucun deux naura été ni un commerçant, ni un personnage très fin et orgueilleux comme le sont les finauds daujourdhui que tu tiens en haute estime et que tu admires, et dont tu adoptes la langue et les coutumes. Mais tous ces aïeux qui furent des justes ont tous été des paysans et des pâtres, et leur richesse se constituait de bestiaux et de fruits de la terre, et cétaient des gens simples et sans méchanceté sur cette terre. Et Jésus en personne même descendit dans le foyer du pauvre Joseph et y vécut. Je te ferai remarquer que Dieu aime davantage les simples et bons pâtres et laboureurs, et que cest eux quil a chéris et glorifiés en premier sur la Terre, alors que toi, tu as honte parce que les Bulgares sont des rustauds, des pâtres et des laboureurs peu intelligents. Tu abandonnes ton peuple et ta langue pour au contraire vanter la langue étrangère. Et ce faisant, tu suis en sus leur coutume!

Cest ce que jai vu faire à un grand nombre de Bulgares: ils ségarent après la langue et les coutumes des autres, tandis quils dénigrent les leurs. Cest pourquoi jappelai ici même ces gens des renégats, car ils naiment ni leur peuple, ni leur langue. Et à vous, qui êtes de fervents zélateurs de votre peuple et de votre langue, je dédie cet écrit afin que vous sachiez que nos empereurs bulgares, nos patriarches et évêques nétaient guère dépourvus dannales historiques et ecclésiastiques pour consigner tout ce qui arrivait dimportant. Ils régnèrent, ils exercèrent leur domination en ce monde pendant tant dannées... Ils possédaient moult pieuses légendes et célébraient moult messes en lhonneur des saints bulgares. Mais en ce temps-là, il ny avait pas dimprimeries slaves, et, de par leur négligence, les gens ne recopiaient pas les textes. De ce fait, il était rare de pouvoir trouver de tels livres. Lorsque, soudain, les Turcs conquirent les terres bulgares, ils détruisirent et incendièrent les églises et les monastères, de même que les palais des empereurs et des évêques. En ce temps-là, les gens fuyaient à cause de la peur et de lhorreur suscitées par les Turcs, afin de se maintenir en vie. En ces temps troublés, les traités dhistoire et les chroniques ecclésiastiques furent égarés, de même que les pieuses légendes dun grand nombre de saints et les livres expliquant comment il fallait célébrer leurs offices. De sorte quaujourdhui, lon ne peut plus trouver les chroniques qui relataient en long et en large tout ce qui avait trait à notre race et à nos empereurs bulgares.

Je compulsai moult livres, un très grand nombre de livres, après les avoir dénichés, mais je ne sus trouver ce que je cherchais. Dans beaucoup de traités dhistoire manuscrits ou sur des incunables, lon ne trouve oncques que peu de renseignements, et qui plus est parcellaires. Dans certain abrégé dhistoire, un nommé Mauro Orbini, Latin de son état, puisa des informations sur les empereurs bulgares dans un traité dhistoire grec, mais icelles savèrent être fort brèves. Cest à peine si lon a pu y trouver leurs noms et lordre selon lequel ils se succédèrent. Mauro Orbini note lui-même: "On dit que les Grecs, par suite de leur jalousie et de leur haine envers les Bulgares, ne rapportent les actes courageux et les hauts faits des empereurs et de la race bulgares que fort succinctement; quils rapportent des contrevérités quand ça les arrange, sauf à se sentir penauds, car les Bulgares les mirent maintes fois en déroute, en exigeant chaque fois quils payassent tribut à leurs conquérants".

Cestui Mauro Orbini et beaucoup dautres traités dhistoire, je les mis côte à côte et, en les comparant, je diffusai et compilai de quoi faire ce petit livre. Bien que lon trouve dans beaucoup de livres, et fort succincts, quelques renseignements sur les Bulgares, tout le monde nest pas en mesure de se procurer ces livres, encore moins de les lire ou de sen remémorer le contenu. Cest pour cela que jassemblai ce tout après mûre réflexion.

 

 

NOTES:

1. Ce passage autobiographique ne figure que dans le manuscrit de Zographon. Il suit la première préface. [back]

2. Ladresse na de sens que si on se situe dans le contexte de lépoque: le texte était destiné à être lu à voix haute à ceux qui nétaient pas capables de lire (et de recopier le texte) par eux-mêmes. [back]

3. Une novelle preuve du fait que le texte était censé être lu à voix haute. [back]

4. Pour la plupart des auteurs de langue slave, rodŭ et narodŭ sont des termes équivalents, désignant dans un premier temps le peuple, puis la nation. Le bulgare moderne est la seule langue slave dans laquelle narodŭ continue à désigner le petit peuple, et non pas la nation dans son ensemble. Cest ce qui explique que les Bulgares (parfois aussi les Macédoniens) ont besoin de recourir au mot demprunt nacija, même si celui-ci est ressenti comme un emprunt négativement connoté: aucun autre mot ne met sur un pied dégalité toutes les couches sociales. [back]

5. Dans tout le texte, car est traduit par "empereur" afin de souligner la solennité du titre, lequel ne signigie plus que simple roi en bulgare moderne. [back]

6. Dans le Rečnik na bălgarskija ezik, tome II, Sofija, 1979, Izdatelstvo na bălgarskata akademija na naukite, "séduire" est le septième sens listé de vlača se. Vlača se po dénote lidée defforts peu naturels faits pour plaire. [back]

 

 

Paisij de Hilendar
Traduction et notes par Athanase Popov
Traduction revue par le Professeur Jack Feuillet
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E-magazine LiterNet, 15.10.2005, 10 (71)